lundi 5 octobre 2009

Delphine Batton : Interview Creative-Network

J’ai rencontré Delphine Batton lors d’un projet d’open Innovation entre deux grandes entreprises Françaises et j’ai eu la chance de partager sur nos pratiques créatives et surtout de participer à l’une de ses animations. Delphine est consultante en créativité, à son compte, et son catalogue propose des formations, des prestations d’animation ou du coaching individuel. C'est aussi une collaboratrice d'Olwen Wolfe directrice de la société Wordling.


Creative-Network : Comment en es-tu venu à passer d’ingénieur télécom chez Orange Labs à animatrice professionnelle et dans quel contexte as tu commencé à te former aux méthodes créatives ?

Delphine Batton : A vrai dire au démarrage, cela s'est fait un peu par hasard. Mon poste ne me plaisais pas, je voulais changer. Deux anciens collègues étaient eux-mêmes partis dans une entité de la R&D appelée Le Studio Créatif. Je les y ai suivis. Dans cette entité, nous travaillions à la conception de futurs services possibles à horizon 15 ans pour le groupe France Télécom : un mélange de veille, de prospective, et de créativité pour imaginer ce que pourraient être les futurs produits et services des NTIC. Naturellement, une partie de notre travail faisait appel à des méthodes de créativité pour imaginer, concevoir ces fameux services et produits. Je me suis alors intéressée à ces méthodes, puis, petit à petit je m'y suis formée, d'abord à la Conférence Européenne de la créativité CREA Conference à Sestri-Levante, tout en pratiquant énormément au sein de l'entreprise, puis à l'université Paris Descartes, et ce n'est jamais totalement fini! Cette alternance permanente entre pratique intense sur des sujets divers et variés (de la conception de produits et services, je suis aussi passé à des problématiques de stratégie, de management, de plan de communication...) et de formation avec des experts du domaine (Guy Aznar, René Barnèche, Todd Lubart, Olwen Wolfe, Stéphane Ely, Sylvie Courcelles et j'en passe...) a été très riche pour moi et m'a permis d'en faire mon métier.

C-N: Quel est l’argument majeur en faveur des méthodes créatives ? Quel est l’argument qui convaincrait un directeur de R&D à former ces ingénieurs à ces pratiques ? 

Delphine Batton :  L'Argument ! Ils sont multiples :
  • doter les ingénieurs d'outils pratiques pour les aider au quotidien à faire avancer leurs idées et les réaliser ; 
  • permettre à ces ingénieurs de mieux travailler ensemble (les méthodes de créativité, même si elles sont utilisables à titre individuelles ont une vraie force collective) ; 
  • ouvrir sur la possibilité du travail pluridisciplinaire, avec d'autres, qu'ils soient des responsables marketing ou des vendeurs, ou des intervenants extérieurs experts dans tel ou tel domaine, ou encore des clients.
C-N : Y a t-il des domaines privilégiés pour la créativité et d’autres moins propices aux idées disruptives ? Par exemple est il plus facile de s’adresser à un auditoire provenant du marketing ou du design qu’a un auditoire provenant d’un bureau d’étude ?
 
Delphine Batton : Je ne crois pas. Tout le monde a un potentiel de créativité, qu'il applique à un domaine ou à un autre. Etre programmateur informatique par exemple demande une grande créativité : il faut savoir analyser le besoin, trouver des idées pour y répondre, développer ces idées pour en faire un logiciel robuste et l'implémenter. Il en est de même de tous les domaines d'application. A partir du moment où il y a une question, qui n'a pas de réponse immédiate unique, et où on est motivé pour trouver des solutions, alors la créativité peut intervenir. Et il n'y a pas de profil qu'il soit culturel, de métier ou autre plus "créatif" que d'autres. Tout est question de comment et à quoi on applique sa créativité. Des outils comme Foursight montrent très bien cela.

C-N : Quelles techniques applique-tu ? As-tu observé des techniques plus efficaces dans certaines recherches?

Delphine Batton : Je mélange diverses approches, principalement le Creative Problem Solving, mais aussi des techniques développées par Guy Aznar, dite de créativité sensible. Ensuite, c'est un peu comme faire une recette de cuisine : on prend différents ingrédients en fonction du public, du sujet, de la culture de l'entreprise. Il est difficile de généraliser sur l'intérêt d'une technique par rapport à tel ou tel type de sujet. Néanmoins, le techniques qui passent par des incarnations, des rêves éveillés, permettront d'aller explorer plus loin, mais demanderont une "redescente" plus longue, et vont toucher plus à l'émotion et l'intuition, alors que d'autres techniques, d'association sur des images par exemple, font explorer sur un champ plus restreint.

C-N : Quels sont les écueils à éviter quand on se lance dans l’animation ? Imagine un manager ou un collaborateur qui souhaiterais se lancer à la recherche d’une idée originale, quels conseils lui prodiguerais-tu ?
 
Delphine Batton : De ne pas sous-estimer le démarrage, la mise en place de règles qui sont assez nouvelles en général dans la manière de travailler, et d'une bonne dynamique de groupe (même avec une équipe qui se connaît) c'est une phase qui peut être bâclée et rendre la tâche difficile par la suite.
De bien penser que la créativité, c'est au final avoir des idées originales, nouvelles, ET réalisables, et que donc les phases de convergence sont aussi importantes que les phases de divergence. En un mot, qu'animer un groupe de créativité, ce n'est pas juste se mettre autour d'une table et d'émettre tout un tas d'idées (image qu'on se fait souvent du brainstorming).

C-N : J’ai pu remarquer lors d’une de tes animations, que tu applique globalement la technique du brainstorming (Énumération, consolidation, sélection) et que tu y ajoute quelques variation. On peut voir que tu utilise les profils utilisateurs (les personas) souvent utilisé dans le design, que tu utilise parfois le sénat, parfois la mise en perspective. Suis-tu toujours ce processus ou t’adaptes-tu en fonction des réactions ou non-réactions du groupe que tu anime?
 
Delphine Batton : Il y a toujours une première phase de clarification avec le porteur de la problématique, le "client". Dans cette phase, je cherche à collecter des données sur le sujet en lui-même, mais aussi sur le groupe (pluridisciplinaire ou pas ? équipe constituées ou personnes qui ne se connaissent pas ? personnes habituées aux méthodes de créativité ou non ?...), sur la culture de l'entreprise dans laquelle j'interviens, etc. C'est à partir de tout ceci et de la demande clarifiée du client que je peux choisir les ingrédients, les techniques que je vais déployer. Ensuite, pendant la séance, évidemment je m'adapte à ce qui se passe dans le groupe, en ayant pour fil conducteur la demande du client : comment aider au mieux le groupe à avancer vers une ou plusieurs solutions à l'objectif. La réponse à ta question est donc : non je n'utilise pas toujours les mêmes techniques, par contre, le processus global (issu d'une fusion des processus scientifiques et artistiques) reste le même: Clarifier l'objectif, Produire des solutions, Se préparer à l'action (CPS, Creative Problem Solving...). Ce qui change dans le processus, c'est que parfois la clarification se fait en tête à tête avec un chef de projet ou d'équipe, ou bien en "petit comité", ou bien avec le groupe entier, et cela est vrai pour chacune des étapes.

C-N : Tu utilises aussi des pratiques plus originales comme les techniques théâtrales pour aider les animateurs. Quels sont les apports de ces techniques au niveaux de tes participants et surtout comment les convainc tu de te suivre. Tu rencontre des résistances ?
 
Delphine Batton : Le but est de varier le plus possible les angles d'attaque, d'impliquer les participants au maximum, de varier les modes d'expression pour toucher toutes les préférences (je travaille beaucoup avec Foursight et les profils d'Herrman sur les préférences et modes de pensée). D'où le besoin parfois de techniques plus "originales". Les apports pour les participants sont divers et variés: leur donner d'autres moyens d'expression que la parole ou l'écrit, les aider à "lâcher prise", leur permettre d'exprimer le non-dit, leur offrir du plaisir et de l'amusement aussi (moteur d'envie et d'efficacité)...
Je ne rencontre pratiquement jamais de résistance. A partir du moment où, en tant qu'animateur, on est confiant dans la techniques choisie, qu'on sait qu'elle est utile pour faire avancer le groupe, qu'elle est efficace, on arrive assez facilement à entraîner le groupe. Mais c'est aussi pour cela que l'instauration d'une bonne dynamique, d'une bon climat au démarrage est importante. On n'amène pas n'importe quelle technique à n'importe quel moment !

C-N : Tu rassemble deux de mes centres intérêts favoris puisque tu es à la fois animatrice en créativité et entrepreneur. Je ne peux m’empêcher de te poser cette question, comment te sers-tu de tes connaissances sur la créativité pour développer ton entreprise? Penses-tu ou as tu observé qu’il y a chez les entrepreneurs, quelques particularités, qui font de ces personnages des sortes de créatifs opportunistes ?
 
Delphine Batton : Au quotidien, je pratique les fondamentaux : l'écoute, le rebond, la curiosité, voire les problèmes comme des opportunités. Dans mon travail avec Olwen Wolfe, chez Wordling, nous utilisons le CPS et les méthodes de créativité pour avancer sur nos propres chantiers (pour la conception d'un site, la mise en place de petit-déjeuners, etc.).
Concernant les entrepreneurs, je ne sais pas. Je pense que certains sont des idéateurs, qui savent s'entourer pour que leurs idées se réalisent. D'autres sont très créatifs dnas la mise en oeuvre, etc. Je ne sais pas s'il existe un archétype de l'entrepreneur en terme de créativité. Cela mériterait un sujet de mémoire à l'université!

C-N : J’aimerais faire le tour des livres qui t’inspirent dans tes pratiques. Et pour conclure si tu devais recommander une méthode et un seul livre à un public d’animateur ?
 
Delphine Batton : J'ai trois livres de chevet dans ce domaine. Celui d'Olwen Wolfe, J'innove comme on respire, car il est global, simple, pratique, et donne des clés sur la méthode que j'utilise principalement, le Creative Problem Solving. Celui de Guy Aznar, Idées : 100 techniques de créativité pour les produire et les gérer, pour les techniques de Guy et le panorama du début du livre sur les différentes méthodes et écoles. Celui de Todd Lubart, Psychologie de la créativité, car il éclaire sur des notions fondamentales qui pour un animateur professionnel sont... fondamentales :)
Je recommanderai de comment par celui d'Olwen Wolfe, car notamment à la fin du livre, elle donne un guide à utiliser pour soi ou à deux, et qui permet donc de pratiquer et d'expérimenter.

mardi 29 septembre 2009

Lipstick VS School Caretaker: La solution est dans l'association!

Voici un support qui peut-être utilisé pour promouvoir les approches créatives. Cette simple petite histoire montre comment une association entre deux éléments (je n'en dis pas plus) peut apporter une solution originale et efficace. On peut très certainement critiquer le fait que cette petite histoire n'est pas forcement une "preuve" de l'efficacité des méthodes issues du Creative Problem Solving (English). Mais elle a le mérite d'être simple et courte, d'être un support utile pour un animateur et surtout, de démontrer que la solution la plus efficace n'est pas forcement la plus évidente. Merci à son auteur: Sandeep Chhaya's.

jeudi 24 septembre 2009

Le premier certificat universitaire de créativité

Après avoir écrit que l'école était capable de tuer la créativité, il me semblait intéressant de penser à l'envers (c'est aussi une méthode créative) en communiquant sur l'initiative de Créa-Université: l'université qui fait vivre la créativité. Créa-Université dispense la première formation universitaire certifiée en France et rassemble sous cette appellation un groupe d'enseignants chercheurs de l'université Paris-Descartes et des experts en créativité. On peut compter dans l'équipe pédagogique et les différents intervenants un bon nombre de noms intéressants dont Todd Lubart, enseignant chercheurs à l'institut de psychologie et l'auteur du livre Psychologie de la créativitéAcheter sur Amazon que j'ai cité plusieurs fois dans mes articles, Guy Aznar auteur de Idées : 100 techniques de créativité pour les produire et les gérerAcheter sur Amazon, Olven Wolfe directrice de la société Worlding  et auteur du livre J'innove comme on respireAcheter sur Amazon, Sylvie Courcelle-Labrousse qui travaille au centre de R&D de Orange/France Telecom, Stéphane Ely de la société de conseil en créativité et stratégies de marque Elycorp,  Safia Richou présidente de Prospective Foresigth Network dont vous pourrez entendre un interview sur Youtube, et j'arrête cette énumération ici bien conscient de ne pas révéler l'ensemble de la richesse de l'équipe pédagogique.

La formation d'une durée totale de 11 jours, est construite sur 5 journées de formation théorique à l'Université, et de 3 séminaires de 2 jours en petit groupe inter-entreprise. Créa-université lance donc la promotion 2010 et organise un petit déjeuner d'information le mercredi 21 octobre de 9h à 10h au Mije 6 rue de Fourcy à Paris. Vous trouverez des informations complémentaire sur le site de Créa-Université. Belle initiative donc de l'association Créa-France et de l'université Paris-Descartes.

samedi 19 septembre 2009

L'école tue la créativité

Comment ne pas réagir à un tel titre: L'école tue la créativité. Notre système éducatif détruirait les élans créatifs de nos enfants? Nos enseignant ou plutôt les méthodes qu'ils emploient privilégieraient le conformisme, le sens commun, le mono-point de vue au détriment de la recherche de l'idée nouvelle, de la remise en cause de nos paradigmes, de la flexibilité mentale?

Non! Ce serait trop facile de rédiger une énième critique de notre système éducatif et de rendre responsable nos enseignants. Quand vous aurez visionné la vidéo de Ken Robinson sur le site TED, l'erreur serait croire que nos systèmes éducatifs sont seuls responsables. Ken Robinson parle d'un modèle hiérarchiques des différentes disciplines enseignées, qui placerait les mathématiques en haut de l'échelle et les disciplines artistiques en bas de l'échelles (elles-même hiérarchisées). Cette hiérarchie qui placerait les connaissances de l'ingénieur au dessus de celles de l'artiste, nous l'avons hérité de l'ère industrielle et nous l'entretenons encore. Il serait intéressant de s'interroger sur le ou les critères permettant d'élaborer cette échelle de valeur: l'intelligence (seulement celle que mesure les QIs), le mérite, l'efficacité économique, la capacité à assimiler le savoir...Mais, ce n'est pas le propos ici d'en théoriser les causes, par contre cette vision rigide des disciplines enseignées détruit une vision plus élargies du rôle complémentaire de chacune de ces disciplines et nous contraint à ne pas voir l'ingénieuse réalisation de l'artiste et l'acte créatif chez l'ingénieur ou le scientifique.





Hormis le talent de speaker, de comique et de storyteller (et il y en a sur le site TED), qui rendent les 20 minutes de la vidéo trop courtes, on peut retenir le message suivant: la créativité devrait être enseignée au même niveau que la littérature ou les mathématiques le sont dans l'éducation. A la base, les enfants sont créatifs car ils osent. Ils n'ont pas peur de se tromper. Les créatifs le savent bien: si vous avez peur de vous tromper, vous ne produirez jamais rien d'original. Hélas nos entreprises et notre système éducatif stigmatise l'erreur ce qui à pour effet de bloquer notre créativité.

Notre système éducatif actuel privilégie les matières qui ont vocation à être utilisés directement dans tel ou tel métier. Ainsi on n'enseignera pas les arts graphiques à un ingénieur. L'objectif est plus de produire que de créer. Notre système éducatif, focalisé sur la "tête" (et nos sur la réalité du cerveau), tend idéalement à produire des professeurs d'universités. Nous privilégions donc l'aptitude académique. Les disciplines les plus utiles au travail sont au sommet. Les autres disciplines sont écartées. Pourtant nous produisons de plus en plus de jeunes diplômés et la valeurs des diplômes décroit. Un diplôme n'est plus une condition suffisante pour trouver un travail. Ce choix et ces dernières conséquences sont directement issus d'une certaine vision de l'intelligence.

Hors, ce que nous connaissons sur l'intelligence tend à infirmer ce mono-point de vue. Premièrement, l'intelligence est variée. Nos perceptions sont multiples (auditive, visuelle, kinesthésique) et les représentations mentales le sont aussi. Deuxièmement l'intelligence est dynamique. Le cerveau n'est pas divisé en compartiment étanches et les processus de créativités mettent en œuvre de multiples interactions entre ces différentes façons de voire les choses. Plus nous augmentons notre capacité à envisager notre environnement en tenant compte de point de vues et sensations multiples, plus nous serons créatif.

Ce que nous faisons actuellement avec nos ressources cérébrales est équivalent à notre comportement écologique actuel. Nous surexploitons certaines ressources aux détriments d'une exploitation équilibrée. Cette prise de consciences doit nous obliger à repenser "l'écologie humaine", Nous devons repenser notre conception de la richesse humaine et notre tâche est d'éduquer nos enfants de façon complète et équilibrée.

Ce "speach" de Ken Robinson est encore un signe de la mutation que notre société est en train de vivre. Dernièrement, lors d'une de mes recherches d'articles traitant de la créativité, je me suis tombé sur les articles de deux connaissances: Delphine Manceau, professeur à l'ESCP et co-auteur du livre "Le marketing des nouveaux produits" chez Dunod et Delphine Batton, consultante en formatrice en créativité (voir son site) et animatrice du groupe de travail "Les outils de créativités adaptés pour les jeunes enfants" au sein de Créa-France.

Delphine Manceau expliquait dans son article "Quelques idées reçues qui constituent un frein à l'innovation" que plus de la moitié des innovations n'était pas technologique, que la performance des entreprises ne se mesure pas au nombre de brevets qu'elles sont capable de déposer et que le ratio Recherche et développement/PIB n'est pas un bon indicateur pour mesurer la performance d'un pays au point de vue de l'économie de la connaissance. Il y a là aussi un encouragement à la créativité comme approche plus élargie de l'innovation.

L'article "Apprendre à développer des techniques qui libèrent la pensée" dans le Monde (article de Marilyne Baumard) cite l'initiative de Delphine Batton et Julia Kalfon au sein de L'IUFM de Cergy-Pontoise montre aussi que notre système éducatif expérimente et progresse.

Voici donc deux signes (j'espère avant-coureur) du changement que nous vivons dans notre société. Si l'éducation et l'industrie sont capables d'amorcer ce virage, peut-être, nous approchons nous d'une société plus globale, plus ouverte et surement plus Performante avec un grand P (écologiquement, humainement, socialement et économiquement).